Olivier Delorme, écrivain et historien  

Olivier Delorme, ecrivain et historien, revient sur les événements qui ont conduit au déclenchement de la Première guerre mondiale.



28 juin 1914 L’attentat qui a tout changé

Il y a 100 ans, le 28 juin 1914, un jeune serbe, Gavrilo Princip, assassinait à Sarajevo l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois. L’historien et écrivain Olivier Delorme revient avec nous sur les événements qui ont mené à la première guerre mondiale.

Le meurtre de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 est souvent cité comme la cause du déclenchement de la 1re Guerre Mondiale ? Vous confirmez ?
Cet assassinat est indéniablement un prétexte, mais les causes de la guerre sont bien plus profondes. C’est la montée des tensions dans les Balkans dès 1903 entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie qui explique véritablement l’escalade qui a mené à la guerre.

En quoi la situation dans les Balkans a pu influencer la guerre en Europe ?

Depuis le XVIIe siècle, les Balkans sont une zone d’affrontement entre trois empires : ottoman, russe et austro-hongrois. En 1878, l’Autriche obtient l’occupation de la Bosnie Herzégovine, ottomane depuis le XVe siècle, malgré la résistance de la population et alors que la Serbie voisine obtient son indépendance des ottomans.

L’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie marque une rupture diplomatique majeure avec la Russie.

Dans ce contexte confus, difficile de percevoir ce qui va envenimer la situation en Europe occidentale.

D’abord, en 1903, la Serbie devient une monarchie parlementaire exemplaire qui, pour les Slaves du Sud (ou Yougoslaves) d’un Empire austro-hongrois fondé sur le droit divin, l’aristocratie et l’inégalité des nationalités, devient un modèle attractif. Ensuite, liée par une communauté de culture à la Russie, cette démocratie serbe se rapproche de la France, la Russie et la France étant alliées depuis 1891, alors que Vienne a choisi l’alliance allemande. L’Autriche-Hongrie qui, avant 1903, avait établi un quasi-protectorat sur la Serbie est donc doublement mécontente de cette évolution, d’autant qu’elle a aussi des visées sur le port de Thessalonique. C’est sur cette toile de fond géostratégique qu’intervient la crise de 1908. Alors que l’Empire ottoman est en proie à des troubles internes, la Russie pensait avoir obtenu l’accord de Vienne pour une conférence internationale qui aboutirait, en échange de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, à des concessions en faveur des Russes dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Mais Vienne annexe, unilatéralement et illégalement, la Bosnie ; puis la Russie est contrainte de reconnaître le fait accompli, sans compensation, par les intenses pressions de l’Allemagne. De là date une rupture de confiance majeure entre la Russie et l’Autriche-Hongrie, qui jouera un rôle déterminant dans l’escalade qui mène du 28 juin 1914 à la guerre. Puis lors des deux guerres balkaniques de 1912-1913 la Serbie, la Grèce, la Bulgarie et la Roumanie éliminent presque totalement la présence turque en Europe. Or, la Serbie sort très renforcée de ces conflits et coupe à Vienne toute voie d’expansion vers le sud : il devient dès lors indispensable, aux yeux de militaires et de diplomates austro-hongrois de lui donner une leçon, de la mettre au pas… ou de la rayer de la carte.

L’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 va donc précipiter la déclaration de guerre ?

L’attentat de Sarajevo est le résultat d’une série inconcevable de hasards. Gavrilo Princip et ses amis sont des étudiants dont l’esprit est chauffé à blanc par la situation dans les Balkans et dans leur Bosnie. Malgré les rumeurs et bien que le gouvernement serbe ait averti celui de Vienne qu’il a eu connaissance de préparatifs d’un attentat, le général Potiorek, en charge de la sécurité de l’archiduc François-Ferdinand, ne prend aucune mesure de sécurité particulière le long du parcours. Après une première tentative d’attentat à la bombe le matin, et une cérémonie à l’Hôtel de ville, Potiorek décide simplement de changer d’itinéraire, mais quelqu’un oublie de prévenir le chauffeur. Lorsque la voiture tourne dans la vieille ville, Potiorek ordonne de faire marche arrière. A cet instant, Gavrilo Princip, qui avait perdu tout espoir de tuer l’archiduc, sort d’une boulangerie et se retrouve à proximité de la voiture. Myope, il se précipite au plus près, tire à bout portant sur l’archiduc, et sa femme, qui tente de le protéger, est aussi mortellement touchée. Tout était évitable dans cet attentat mais également dans l’escalade qui le suit. Pour l’état-major autrichien et le ministre des Affaires étrangères, c’est l’occasion, tant attendue, de « régler son compte » à la Serbie – dont le gouvernement n’est pour rien dans l’attentat ! Le vieil empereur François-Joseph et le Premier ministre hongrois finissent par se laisser convaincre que la guerre contre la Serbie sera courte et que la Russie n’aura pas le temps d’intervenir. Deux erreurs d’analyse fatales. Mais rien n’aurait été possible si Berlin n’avait pas appuyé sans réserve l’Autriche-Hongrie. Là aussi, l’état-major à joué un rôle essentiel, de même que l’inquiétude face à une Russie dont l’économie et la montée en puissance de l’effort militaire inquiètent l’Allemagne. Ainsi se met en mouvement le mécanisme des alliances qui va précipiter toute l’Europe dans la guerre.

Olivier Delorme est, entre autres, auteur de La Grèce et les Balkans, du Ve siècle à nos jours, Folio histoire, Gallimard et de 1914, la guerre commence à Sarajevo à paraître aux éditions Hatier à la rentrée prochaine. www.olivier-delorme.com